Candide en Chine - 憨第德

05 juillet 2009

[roman] Rencontre autour de "Brothers" de Yu Hua - 余华 - 兄弟

Samedi 27 juin 09 s'est tenue à la BnF une rencontre avec les deux traducteurs français de Yu Hua, Angel Pino et Isabellecouverture_Yu_Hua_Brothers Rabut, ainsi qu'avec Marie-Catherine Vacher, leur éditrice chez Actes Sud. Cette rencontre était organisée par Cheng Pei, le responsable du service Littératures orientales de la BnF.

J'ai trouvé la discussion intéressante, car non seulement elle m'a donné envie de découvrir l'oeuvre de Yu Hua mais elle m'a permis aussi d'entendre l'avis de sinologues renommés au sujet de la création littéraire contemporaine en Chine et de sa diffusion en France. Voici un bref compte rendu réalisé à partir de mes notes et probablement ponctué de quelques inexactitudes...

Cheng Pei introduit la discussion par un bilan de la production éditoriale en France concernant la Chine : 780 titres sont référencés par la Bibliographie nationale sur la période 2000-2008, dont 75% en littérature. Un chiffre qui comprend à la fois les nouveautés et les rééditions. Il existe bel et bien un engouement des Français pour la littérature chinoise depuis ces dernières années, engouement confirmé par les ventes de Brothers de Yu Hua qui se portent à 20 000 exemplaires depuis sa sortie en avril 2008.

Pour Marie-Christine Vacher, l'éditrice, le succès de Brothers est d'autant plus fort que le pari était risqué, s'agissant d'un livre de 700 pages ! La stratégie éditoriale est de privilégier les auteurs dans leur individualité plutôt que de privilégier telle ou telle culture (23 langues sont représentées chez Actes Sud) ou d'accompagner tel ou tel effet de mode. On soutient des initiatives d'écrivains et non pas les porte-drapeaux d'une culture.

Angel Pino précise qu'il existe 3 500 oeuvres chinoises traduites en français depuis les années 20 (y compris les nouvelles comptabilisées individuellement et les oeuvres traduites par les éditions de Pékin). Après la Révolution culturelle, la production éditoriale devient plus intéressante. Hommage est rendu à Christian Bourgois pour avoir introduit les premiers ouvrages importants pour le XXe siècle. Parfois il arrive que des écrivains chinois soient d'abord publiés en France avant de l'être en Chine, comme Lao Niu pour Le Malaise.

Dans Brothers, Yu Hua adopte des expressions et des slogans typiques de la Révolution culturelle, qui ne sont pas forcément connus des lecteurs français et même des jeunes lecteurs chinois. Pour les traducteurs, il s'agit de rester fidèles à ces allusions quitte à créer quelques transgressions en français (par exemple "une masse" pour dire "un villageois", ou bien "lutter quelqu'un"). Le recours aux notes explicatives est bien souvent le seul moyen d'expliciter le contexte.

Ce roman occupera sans doute une place importante dans l'histoire littéraire de la Chine, car c'est l'un des seuls à retracer dans une seule narration 50 ans d'histoire de la Chine, les 50 années vécues par Yu Hua. On peut dire que ce roman est une somme. L'un des seuls à relater l'avant et l'après Mao.

Pour Cheng Pei, Brothers n'est pas un roman réaliste. Il dépeind une Chine caricaturale, mais vraie. Selon Isabelle Rabut, certaines scènes illustrent l'expression "la réalité dépasse la fiction": Par exemple, lorsque l'un des personnages se suicide en s'enfonçant un clou dans la tête. Yu Hua a reçu la lettre d'une femme lui demandant s'il s'agissait de son mari, décédé dans les mêmes circonstances !  Yu Hua est quelqu'un d'extrêment intuitif. "La réalité est plus atroce que ce que j'ai imaginé" dit-il parfois. Malgré un aspect excessif, il s'appuie toujours sur un fond de vérité.

Il existe d'autres projets de traduction de l'oeuvre de Yu Hua. Pour Marie-Christine Vacher, l'idée serait de revenir aux nouvelles qu'il a écrites dans les années 80, en les isolant pour en restituer toute l'intensité. Malheureusement, les petites pièces n'intéressent pas la presse et les Français boudent un peu les nouvelles.

Pour en revenir au style de Yu Hua, Cheng Pei le trouve moins soigné dans ce roman, avec beaucoup d'expressions vulgaires parfois embellies dans la traduction française. Celle-ci est choquante, mais la version d'origine l'est plus encore ! Yu Hua peut recourir à des styles très différents, et son style grossier est pour lui une manière de montrer la grossièreté de la Chine : son écriture est en adéquation avec ce qu'il veut montrer.

Pour Isabelle Rabut et Angel Pino, les romanciers chinois ne répugnent pas à verser dans le scatologique. Les Chinois n'ont pas le même rapport aux excréments que les Français, pour lesquels il s'agit d'un sujet tabou. C'est tout le contraire avec le sexe (quoique les Chinois ont tendance à subir l'influence de l'Occident dans la manière de parler de sexualité). Il y a aussi dans ce roman des scènes d'amour très crues. Angel Pino souligne que le caractère excessif de l'écriture et de certaines représentations ne doit pas faire oublier que le roman est construit d'une manière extrêmement rigoureuse.

Il ne faut pas chercher la cohérence psychologique des personnages mais plutôt une manière d'exprimer les évolutions rapides de la Chine actuelle. Ce roman atteint une portée symbolique. Yu Hua excelle dans les contrastes et dans l'intensité des sentiments. L'une des scènes plébiscitées par les Chinois est celle où la famille endeuillée se retient de pleurer en public et attend d'être sortie du bourg pour manifester sa peine, au signal donné par la mère (voir sur le blog de Yu Hua). Yu Hua est très bon pour décrire les sentiments dans des situations extrêmes. Sensible aux brusques revers de fortune, il est en proie à une incertitude existentielle qui témoigne que la barbarie peut jaillir à tout moment sous le vernis de la civilisation.

Voilà bien ce qui distingue Yu Hua d'un certain nombre de jeunes auteurs chinois séduits par une écriture un peu "facile" mondialisée, décrivant à longueur de temps des adolescents en rupture de ban qui traînent leur vague-à-l'âme d'un Mac Do à l'autre.

Liens utiles :
- Articles  :  Brothers de Yu Hua, la Chine, de la Révo Cul' aux dérives capitalistes et Yu Hua primé pour le plus grand succès du roman chinois (25/01/09)sur le site Rue89.com
- Présentation de Brothers sur le site des éditions Actes Sud
- Le blog de Yu Hua (en chinois)

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20 juin 2009

[roman] Par une nuit où la lune ne s'est pas levée - Dai Sijie

J'ai lu tout récemment le dernier roman de Dai Sijie, intitulé Par une nuit où la lune ne s'est pas levée (Gallimard, 2007). Le titre du roman est la première phrase d'un manuscrit ancien et mystérieux, écrite dans une langue perdue, que l'héroïne, une étudiante française, et son ami chinois se promettent de déchiffrer. couverture_DaiSijie

Je cite un long extrait que je trouve particulièrement représentatif du style de Dai Sijie.
(...)" Des années plus tard, avant mon départ pour la Chine, je consultai à la Bibliothèque nationale de Paris la monumentale oeuvre de Paul d'Ampère dont j'avais, enfant, visité le château. Etudiante en troisième année de chinois, devant ses Notes sur le Livre des Merveilles du Monde de Marco Polo, trois volumes de mill cinq cents pages publiés en 1952, 1953, et 1954 par la Sorbonne, je fus tour à tour séduite, éblouie, épuisée, et finalement littéralement écrasée, tant par l'immensité de ses travaux, que par les miracles, ou plutôt les mirages suscités par Paul d'Ampère à chaque page, presque à chaque ligne. Il me semblait parfois traverser ces mirages qui, d'abord faits de mots d'une certaine langue, puis en une autre, et en une autre encore, toutes disparues depuis des siècles, parfois déjà mortes à l'époque de Marco Polo qui avait parcouru ces terres sans les connaître. Ainsi, des réminiscences de pâli, de sanscrit, de tokharien, d'ancien persan, de turc, de chinois d'avant Jésus-Christ, exhumées, ressuscitées, se mêlaient-elles à ses investigations sur le terrain, effectuées avec patience et minutie, pas à pas, année après année, car l'érudit linguiste était aussi un excellent topographe à l'oeil précis, non dénué d'un certain humour. C'était un génie, capable de faire renaître un royaume disparu, une race défunte, un peuple inconnu, des héros et des dieux du bout de sa plume, seulement avec ses notes, parfois longues de deux ou trois pages, sans emphase ni subjectivité, mais précises comme un bistouri. La lumière que l'auteur m'apportait n'était pas celle des grands philosophes, ni celle des intellectuels à l'esprit vif, mais une lumière rasante de soleil couchant, qui me révélait, par exemple, la partie supérieure d'un prodigieux stûpa doré, surgi du néant, s'élevant au-dessus des autres constructions, le pied baignant dans le bassin rond d'une fontaine en marbre blanc. Une porte s'ouvrait à moi, à l'improviste, des mots, comme des fleurs, tombaient de toutes parts, me caressaient, m'embrassaient, comme dans une cérémonie bouddhiste (...). [Dai Sijie / Gallimard 2007, p.154 de l'édition folio]

Ce roman m'a beacoup plu. Par son écriture, précise et dense, par ses tableaux évocateurs, par la psychologie fine des personnages, par l'évocation dure et attachante de la Chine, et d'une partie douloureuse de son histoire récente.

DaiSijie_portraitDai Sijie est à la fois écivain et cinéaste. Il vit en France depuis 25 ans et son premier roman, Balzac et la Petite Tailleuse chinoise, a connu un écorme succès dans le monde et a fait l'objet d'une adaptation au cinéma.

Références du roman :
PAR UNE NUIT OÙ LA LUNE NE S'EST PAS LEVÉE [2007] , 320 pages, 140 x 205 mm. Collection blanche, Gallimard -rom. ISBN 9782070779635. 18,00 €
le même ouvrage , 384 pages sous couv. ill., 108 x 178 mm. Collection Folio (No 4817) (2008), Gallimard -rom. ISBN 9782070358564. 7,60 €

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