Car par le nom connaît-on l’homme !
Chrétien de Troyes, Perceval, vers 1170


Traduire ou transcrire des noms de personnes et des noms de lieux d’une langue à une autre est un exercice difficile, à plus forte raison entre deux langues aussi éloignées que le français et le chinois. Les noms occidentaux sont généralement traduits en chinois de manière phonétique, en recourant à des caractères dont la prononciation s’approche le plus possible des sons prononcés dans la langue d’origine. Il faut ajouter à cette règle deux particularités :
1. rien de différencie typographiquement un nom propre d’un nom commun, à la différence du français qui utilise pour cela la majuscule ; cette particularité est déroutante pour tous ceux qui apprennent le chinois et qui doivent rapidement savoir reconnaître les noms chinois au milieu des autres mots ; s’agissant des noms occidentaux, l’usage est de donner d’abord la version transcrite, en séparant le prénom et le nom par un point médian, puis d’indiquer entre parenthèse la forme d’origine en alphabet latin. Exemple : «  维克多·雨果(Victor Hugo) ».
2. à de rares exceptions près, tous les caractères chinois ont un ou plusieurs sens. Il existe très peu de caractères purement phonétiques ou vidés de leur sens.

C’est pourquoi la transcription en chinois de noms propres repose sur l’emprunt de caractères existants, en recourant volontiers à des caractères peu usités ou inusités, des termes techniques ou spécialisés, ou bien des particules grammaticales. Ces combinaisons de caractères sont absurdes, cocasses, et n’ont aucun sens pour le lecteur chinois qui comprend d'emblée qu'il a affaire à la transcription d'un nom étranger. Toutefois, pour transcrire un même son, il existe plusieurs possibilités en chinois, ce qui laisse la liberté de choisir tel ou tel caractère, chargé de ses connotations positives ou négatives. Le choix n’est donc pas totalement neutre. Par exemple, les caractères utilisés pour transcrire Hugo signifient respectivement Pluie et Fruit et leur association peut vouloir dire « fruit de la pluie ». Autre exemple : parmi les caractères retenus pour transcrire le nom du Général de Gaulle, nous trouvons 德 (de) qui signifie  « la vertu » et 高 (gao) qui signifie « grand, élevé ».

Ainsi, observer la manière dont sont nommés en chinois les dix candidats aux élections présidentielles françaises de 2012 réserve quelques surprises !


1. Nathalie ARTHAUD, "celle qui porte"
 
阿托    ā tuō (prononcez atouo)

Le premier caractère "阿 ā" est un préfixe souvent utilisé pour transcrire les noms étrangers.
Le second caractère "托 tuō" a  deux sens : soutenir, porter (quelque chose dans ses mains) ; confier quelque chose à quelqu'un, prétexter, alléguer.

2. François BAYROU, "la barbe blanche"

白胡     bái hú (prononcez baïrou)

Les deux sinogrammes les plus souvent choisis pour désigner Bayrou font irrésistiblement penser à l'expression "一个白胡子老头 " (yī gè bái hú zi lǎo tóu), un vieillard à la barbe blanche.

Nous trouvons aussi le "lac aux coquillages" (贝湖 bèi hú) ou de manière moins flatteuse "coquillage et grossier "( 贝鲁 bèi lǔ).

3. Jacques CHEMINADE, "donner du riz, recevoir la vertu"

舍米纳德  shě mǐ nà 

Il s'agit d'une transcription qui résonne presque comme un proverbe ou un précepte appelant à la générosité !

4. Nicolas DUPONT-AIGNAN, "le poirier et l'armoise"

杜庞•艾格南  páng ài nán (prononcez doupang aïguenann)

Le premier caractère "杜 " peut avoir deux sens très différent : "poirier sauvage"  et "boucher, obstruer".
Le second " páng" a le sens de "énorme / gigantesque".
"艾 ài" désigne une "armoise"
"格 gé" est polysémique et désigne ou bien une case ou un quadrillage  ou bien une norme ou un modèle.   
Le dernier caractère signifie "le sud".

5. François HOLLANDE, "mystérieux, clair et vertueux"

奥朗德     ào lǎng dé

"Mystérieux, clair et vertueux", telles pourraient être les qualités associées au nom chinois de François Hollande, à nuancer par le fait que ces trois caractères sont très souvent utilisés, isolément, pour transcrire les noms étrangers !

Le premier caractère est aussi utilisé dans la transcription d'"Obama".

6. Eva JOLY, "favorable"

若 利 ruò lì (prononcez jouoli)

Le premier caractère "若 ruò" est une conjonction qui signifie "comme si". 
"利 lì" est polysémique et signifie "tranchant", "favorable", et le "profit", les "intérêts".

7. Marine LE PEN, "tenir la bride"

勒庞 lè páng   

Le premier caractère"勒 lè" est un terme d'équitation qui signifie "tenir la bride", et par extension, "forcer, contraindre".
"庞 páng" est un adjectif ayant le sens de "énorme / gigantesque". Nous le retrouvons dans la transcription de Dupont-Aignan (cf. supra).

8. Jean-Luc MELENCHON, "clair et puissant"

La transcription la plus courante est "梅朗雄 méi lǎng xióng" (prononcez meïlangchiong) où
- "梅 méi" désigne l'abricotier ou le prunier
- "朗 lǎng" signifie "clair" (utilisé aussi dans la transcription de "Hollande")
-  "雄 xióng" signifie "grandiose" et "puissant" et sert aussi de préfixe aux animaux pour désigner les sujets mâles.

Il en existe une variante qui ne diffère que par le premier caractère, "麦 mài", le blé. Les mots désignant les plantes ou les arbres sont très fréquents dans la transcription des noms étrangers (cf. infra avec Dupont-Aignan notamment). 

9. Philippe POUTOU, "la simplicité"

朴杜 dù (prononcez poudou)

Le premier caractère signifie "simple" et il est associé positivement à l'idée d'honnêteté, de modestie, de sobriété.
Nous avons déjà rencontré le caractère dù plus haut ("poirier sauvage"  et "boucher, obstruer").

Il est intéressant de noter que la proximité sonore entre les deux syllabes est pour ainsi dire doublée par une similarité visuelle entre les deux caractères, qui possèdent la même clé 木. 

10. Nicolas SARKOZY, "ensemble"

萨科齐 sà kē qí (prononcez saketchi)

Le premier caractère "萨 sà" n'a pas de signification propre. ll sert uniquement pour transcrire les noms étrangers (saxophone, salsa, pizza etc.)
"科 kē " signifie "discipline scientifique, branche, spécialité". 
"齐 qí  a le sens de "en ordre, bien alignés", mais aussi de "ensemble, simultanément"

Notons qu'une autre transcription a beaucoup circulé en 2008 sur les forums de discussion chinois, au moment de l'affaire de la flamme olympique. Elle était nettement moins neutre : 傻可气 shǎ kěqì  qui signifie "stupide et agaçant". Son usage fut de courte durée.

Vous l'avez compris, il peut être hasardeux de vouloir chercher systématiquement un sens dans les transcriptions des noms occidentaux en chinois. En particulier en ce qui concerne les candidats à la présidentielle. Encore que...