De retour d'une visite professionnelle au Centre de Sèvres (dépôt de Vanves), où j'ai pu admirer de superbes ouvrages, parmi lesquels un exemplaire remarquable de la China illustrata de Kircher, je m'arrête un court instant sur un sujet qui m'intéresse tout particulièrement, la querelle des rites au XVIIe siècle.

China monumentis qua sacris qua profanis , nec non variis naturae et artis spectaculis, aliarumque rerum memorabilium argumentis illustrata,...

China monumentis qua sacris qua profanis , nec non variis naturae et artis spectaculis, aliarumque rerum memorabilium argumentis illustrata,...
Source: Bibliothèque nationale de France

Installés en Chine depuis la fin du XVIIe siècle, les missionnaires jésuites furent l'objet d'une vive controverse au sein même de l'Eglise catholique, au sujet de questions théologiques. Cette controverse opposa pendant près d'un siècle les jésuites aux dominicains, à partir des années 1630, au sujet de la traduction  de "Dieu" en Chinois et de la liberté laissée aux Chinois de pratiquer le culte des ancêtres et certains rites confucianistes. Lorsque le père Matteo Ricci (1552-1610), fondateur avec Michele Ruggieri de la première mission jésuite de Chine, se plonge dans la langue et la culture chinoises, il découvre d'abord la notion de 天主 Tianzhu ("seigneur du ciel"), puis dans les Classiques chinois celles de 上帝 Shangdi ("Seigneur d'En-Haut") et de 天 Tian ("ciel") qu'il identifie toutes trois à Dieu. Afin de faciliter les débuts de l'évangélisation, il tolère tout comme ses compagnons les rites que les Chinois portent à leurs ancêtres, en considérant que ce sont des pratiques civiles. Les dominicains protestent en dénonçant d'une part, la reprise de concepts directement issus de la tradition chinoise pour désigner Dieu et d'autre part, la pratique de rites jugés idolâtres. Une enquête est menée en 1639. S'ensuivront de nombreux débats au sein de l'Eglise, dans les missions tout comme à Rome, aboutissant au décret du pape Clément XI en 1704 qui donne tort aux missionnaires jésuites en Chine. Les Jésuites tentent alors de se défendre.

Protestation des Jésuites, à l'occasion du dernier Decret sur les Affaires de la Chine, 1710.

"Après toutes les Protestations que nous avons faites soit avant, soit depuis le dernier Decret, d'une soumission absolue et sans réserve : après les preuves démonstratives que nous avons données de la sincérité de ces protestations, et de l'injustice de ceux qui voulaient les rendre suspectes ; il semble que nous pourrions nous en tenir là, et nous dispenser d'en faire de nouvelles. Afin néanmoins de continuer à édifier de plus en plus l'Eglise, et de fermer autant qu'il est en nous, la bouche à la calomnie, nous avons cru devoir nous expliquer encore de la manière qui suit.

I. En premier lieu, si le Souverain Pontife venait à changer son Décret de conditionnel en absolu, ou pour mieux dire, si par une décision absolue et sans condition ni limitation, il venait à prononcer que toutes les Cérémonies de la Chine, même celles qui sont énoncées et permises dans le Décret d'Alexandre VII contiennent un culte idolâtrique de Confucius et des Ancêtres, et que l'usage des mots Tien [pinyin : Tian] ou Xamti [pinyin:Shangdi] pour signifier le vrai Dieu, est un abus qui favorise l'athéisme de la Chine, en ce cas-là, nous sommes prêts à défendre toutes des choses aux Chrétiens. Et comme on voit que les leur défendre, c'est la même chose que de se faire chasser de la Chine, nous sommes résolus, plutôt que de désobéir au Pape, d'abandonner cette vigne du Seigneur, quoique plantée par notre Compagnie, cultivée depuis 130 ans par près de 200 de nos missionnaires, qui l'ont arrosée de leurs sueurs et quelques-uns même de leur sang : pour ne rien dire de plus de cinq cents qui sont morts en chemin sur mer ou sur terre avant que d'y pouvoir arriver.

II. En second lieu, tant que le S[aint] Père ne révoquera point le Décret d'Alexandre VII tant qu'il se contentera, comme il déclare qu'il l'a fait dans le dernier Décret, de répondre aux Parties selon leurs exposés, sans examiner ou sans juger s'ils sont vrais ou faux ; tant qu'il n'en viendra point à une décision absolue et générale qui révoque le Décret d'Alexandre VII. En un mot, tant qu'il ne condamnera ou qu'il ne défendra pas sans exception toute sorte de cérémonies à l'honneur soit de Confucius, soit des Ancêtres, et l'usage des mots Tien ou Xamti pour nommer le vrai Dieu, jusque là nous persisterons à soutenir ce que nous croyons vrai, que les cérémonies telles que nous les avons permises jusqu'ici ne sont qu'un honneur civil et que dans les Livres Classiques des Chinois, Tien et Xamti signifient effectivement le Dieu du Ciel.

III. Dans cette persuasion, nous protestons en trosième lieu que nous croyons non seulement pouvoir employer ces termes et permettre ces cultes à ceux qui ne peuvent s'en dispenser sans un danger considérable, mais que nous sommes obligés en conscience de les tolérer tels qu'ils ont été permis par le Saint Siège. Nous croyons le pouvoir faire, parce que nous ne reconnaissons ni idolâtrie ni scandale réel dans ces usages et parce que malgré les instances de Mr. Maigrot la permission n'a point été révoquée. De-là encore nous croyons être obligés en conscience de les tolérer : parce qu'en les condamnant de notre chef, nous nous rendrions doublement coupables devant Dieu et devant l'Eglise, d'attirer sans nécessité la persécution et de le faire contre la défense du S[aint] Siège, qui ordonne à tous les missionnaires de tolérer parmi ces Nations tout ce qui n'est pas évidemment contraire à la Religion et aux bonnes moeurs.[...]"

Protestation des jésuites à l occasion du dernier décret sur les affaires de la Chine, avec des réflexions sur la protestation de messieurs des missions étrangères

Protestation des jésuites à l occasion du dernier décret sur les affaires de la Chine, avec des réflexions sur la protestation de messieurs des missions étrangères
Source: Bibliothèque nationale de France

En tâchant de comprendre profondément la culture chinoise, d'adapter le message évangélique aux traditions locales, dans une société où la dimension rituelle est fondamentale, Matteo Ricci fut le fondateur de ce que l'on appelle aujourd'hui l'inculturation, terme utilisé en missiologie chrétienne pour désigner la manière d'adapter l'annonce de l'Évangile dans une culture donnée.