J'ai lu tout récemment le dernier roman de Dai Sijie, intitulé Par une nuit où la lune ne s'est pas levée (Gallimard, 2007). Le titre du roman est la première phrase d'un manuscrit ancien et mystérieux, écrite dans une langue perdue, que l'héroïne, une étudiante française, et son ami chinois se promettent de déchiffrer. couverture_DaiSijie

Je cite un long extrait que je trouve particulièrement représentatif du style de Dai Sijie.
(...)" Des années plus tard, avant mon départ pour la Chine, je consultai à la Bibliothèque nationale de Paris la monumentale oeuvre de Paul d'Ampère dont j'avais, enfant, visité le château. Etudiante en troisième année de chinois, devant ses Notes sur le Livre des Merveilles du Monde de Marco Polo, trois volumes de mill cinq cents pages publiés en 1952, 1953, et 1954 par la Sorbonne, je fus tour à tour séduite, éblouie, épuisée, et finalement littéralement écrasée, tant par l'immensité de ses travaux, que par les miracles, ou plutôt les mirages suscités par Paul d'Ampère à chaque page, presque à chaque ligne. Il me semblait parfois traverser ces mirages qui, d'abord faits de mots d'une certaine langue, puis en une autre, et en une autre encore, toutes disparues depuis des siècles, parfois déjà mortes à l'époque de Marco Polo qui avait parcouru ces terres sans les connaître. Ainsi, des réminiscences de pâli, de sanscrit, de tokharien, d'ancien persan, de turc, de chinois d'avant Jésus-Christ, exhumées, ressuscitées, se mêlaient-elles à ses investigations sur le terrain, effectuées avec patience et minutie, pas à pas, année après année, car l'érudit linguiste était aussi un excellent topographe à l'oeil précis, non dénué d'un certain humour. C'était un génie, capable de faire renaître un royaume disparu, une race défunte, un peuple inconnu, des héros et des dieux du bout de sa plume, seulement avec ses notes, parfois longues de deux ou trois pages, sans emphase ni subjectivité, mais précises comme un bistouri. La lumière que l'auteur m'apportait n'était pas celle des grands philosophes, ni celle des intellectuels à l'esprit vif, mais une lumière rasante de soleil couchant, qui me révélait, par exemple, la partie supérieure d'un prodigieux stûpa doré, surgi du néant, s'élevant au-dessus des autres constructions, le pied baignant dans le bassin rond d'une fontaine en marbre blanc. Une porte s'ouvrait à moi, à l'improviste, des mots, comme des fleurs, tombaient de toutes parts, me caressaient, m'embrassaient, comme dans une cérémonie bouddhiste (...). [Dai Sijie / Gallimard 2007, p.154 de l'édition folio]

Ce roman m'a beacoup plu. Par son écriture, précise et dense, par ses tableaux évocateurs, par la psychologie fine des personnages, par l'évocation dure et attachante de la Chine, et d'une partie douloureuse de son histoire récente.

DaiSijie_portraitDai Sijie est à la fois écivain et cinéaste. Il vit en France depuis 25 ans et son premier roman, Balzac et la Petite Tailleuse chinoise, a connu un écorme succès dans le monde et a fait l'objet d'une adaptation au cinéma.

Références du roman :
PAR UNE NUIT OÙ LA LUNE NE S'EST PAS LEVÉE [2007] , 320 pages, 140 x 205 mm. Collection blanche, Gallimard -rom. ISBN 9782070779635. 18,00 €
le même ouvrage , 384 pages sous couv. ill., 108 x 178 mm. Collection Folio (No 4817) (2008), Gallimard -rom. ISBN 9782070358564. 7,60 €

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