Pour filer la métaphore du voyage avec le billet précédent, relisons ce poème de Segalen, qui nous invite à naviguer sur le grand fleuve Diversité.

CONSEILS AU BON VOYAGEUR

Ville au bout de la route & route
prolongeant la ville : ne choisis
donc pas l'une ou l'autre, mais
l'une & l'autre bien alternées.
Montagne encerclant ton regard le rabat & le
contient que la plaine ronde libère. Aime à
sauter roches & marches ; mais caresse les
dalles où le pied pose bien à plat.
Repose-toi du son dans le silence, et, du silence,
daigne revenir au son. Seul si tu peux, si tu
sais être seul, déverse-toi parfois jusqu'à la
foule.
Garde bien d'élire un asile. Ne crois pas à la,
vertu d’une vertu durable : romps-la de
quelque forte épice qui brûle & morde &
donne un goût même à la fadeur.
Ainsi, sans arrêt ni faux pas, sans licol & sans
étable, sans mérites ni peines, tu
parviendras, non point, ami, au marais des
joies immortelles,
Mais aux remous pleins d'ivresses du grand
fleuve Diversité.

Victor Segalen (1878-1912), Stèles, 1912